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LA CULPABILITÉ RESSENTIE PAR LES PARENTS Par: JOCELYNE GAGNÉ Au cours de cette présentation, je vous ferai part de ma propre expérience de parent et de celle d’un certain nombre de parents face à la culpabilité ressentie au décès de leurs enfants. Puis, je partagerai avec ceux et celles d’entre vous qui le désirent sur votre expérience personnelle pour terminer ensuite avec quelques notes d’espoir. MON EXPÉRIENCE PERSONNELLE J’ai moi-même perdu deux fils : un fils de six ans et neuf mois, Pierre-Olivier, décédé par noyade il y a de cela vingt ans, et Jean-Philippe, 25 ans, mort dans un accident de la route, en juillet 1999. À la noyade de Pierre-Olivier, j’étais présente sur les lieux, une plage publique. Annie et Jean-Philippe m’accompagnaient de même qu’une nièce et un neveu. Je crois bon de préciser que quelques semaines avant le décès de Pierre-Olivier, je venais de compléter, avec une collègue de travail, une étude sur les principaux problèmes de santé et les plus importantes causes de décès chez les jeunes enfants. Nous avions identifié la noyade parmi elles, les jeunes enfants évaluant souvent à la baisse, et la distance qui les sépare du bord de l’eau et la profondeur dans laquelle ils s’aventurent. J’étais donc prévenue ! Le soir de l’accident, à une collègue de travail qui me disait espérer que je ne me tienne pas responsable de l’accident de Pierre-Olivier, j’ai répondu spontanément : « Comment le pourrais-je ? Comment aurais-je pu deviner qu’une dénivellation importante existait, alors qu’elle n’était pas indiquée ? Il y avait des surveillants-sauveteurs et des baigneurs et j’avais suivi Pierre-Olivier des yeux, jusqu’à la moitié de la plage où il se baignait et, à cet endroit, il avait de l’eau seulement à mi-cuisse. Donc, toutes les conditions me semblaient réunies pour que je puisse sans inquiétude me permettre de relâcher quelques minutes la surveillance que j’exerçais sur mon fils ». L’intensité de la douleur ressentie dans les jours, les semaines et les mois qui ont suivi le décès de Pierre-Olivier a ébranlé ma certitude quant à mon absence de responsabilité dans cet accident qui nous privait pour toujours, les miens et moi, de l’indispensable présence de notre « petit prince ». Le père de Pierre-Olivier, les parents, les ami(e)s et l’anesthésiste qui m’a accueillie à l’urgence de l’hôpital me renvoyaient toujours à la définition d’un accident : « Événement imprévisible pour lequel nous ne pouvons rien ». Aucun d’entre eux ne me tenait responsable de la noyade de Pierre-Olivier. Malgré cela, j’étais rongée par la culpabilité. La moindre remarque que je qualifierais maintenant de malhabile entretenait mon sentiment de culpabilité. J’ai pensé un moment ne jamais pouvoir me débarrasser de cette encombrante compagnie. Un fonctionnaire venu enquêter chez moi, deux jours après l’enterrement de mon fils, à ma remarque à l’effet que les règlements n’étaient pas suffisamment sévères, a déclaré sans émotion : « Le nombre de noyades par heure de baignade n’est pas si élevé que cela madame ». Plus tard, il écrivait dans son rapport : « La mère a été imprudente de laisser ainsi son fils se baigner sans surveillance, dans un endroit qu’elle connaissait mal ». Comme parents et avec l’appui de plusieurs organismes et personnes, il nous a été possible de démontrer que les règlements des plages publiques étaient désuets et que des modifications devaient y être apportées si nous voulions prévenir d’autres noyades. Des changements y furent apportés me donnant l’espoir, que peut-être l’application de règlements plus sévères pourraient épargner à d’autres parents, la douleur qui nous affligeait mes proches et moi. J’ai perdu un second fils, il y a de cela cinq ans. Jean-Philippe (25 ans) et un copain, Guillaume Vermette (22 ans), sont décédés dans un accident de la route, au retour d’un voyage aux États-Unis. Cette fois-là, à aucun moment, je n’ai ressenti de culpabilité en rapport avec les circonstances du décès de Jean-Philippe. Une visite sur les lieux de l’accident à Plattsburg m’a aidée à me confirmer que si jeunes soient-ils, Jean-Philippe et Guillaume avaient terminé leur vie « terrestre ». Je ne suis pas fataliste de nature. Je crois plutôt que nous ne pouvons rien contre l’arrivée de certains événements, aussi tragiques et absurdes soient-ils. Le plus grand travail qu’il nous reste à faire consiste à nous adapter au départ de notre enfant et non de questionner la façon dont il est parti. QUELQUES INFORMATIONS ET RÉFLEXIONS À LA SUITE DE L’EXPÉRIENCE D’UN PLUS GRAND NOMBRE DE PARENTS TELLES QUE RAPPORTÉES SOIT DANS DES TEXTES, DES LIVRES OU DES EXTRAITS DE JOURNAUX CONSULTÉS SUR LE SUJET. Il faut avoir perdu un enfant, peu importe dans quelles circonstances, pour admettre que oui, souvent la culpabilité est présente. Comme une tache qu’on croit effacée à certains moments mais qui revient, de façon insidieuse, quand on pensait s’en être débarrassé. INSISTANTE, MANIPULATRICE, DÉVASTATRICE, la culpabilité ajoute à notre douleur de parents en deuil, comme s’il n’y en avait pas assez de cette douleur qui nous rend si vulnérables. COMMENT EXPLIQUER QUE LE SENTIMENT DE CULPABILITÉ NOUS ENVAHISSE, DE QUOI SE SENT-ON COUPABLE ? Comme parents, nous nous sentons responsables de ce qui arrive à notre enfant, à nos enfants, les bonnes choses comme les mauvaises. Le décès de notre enfant est vécu comme un échec. Après tout, ne devons-nous pas être des parents parfaits ? Il faut absolument trouver un ou une responsable de ce cauchemar, de ce drame. Le plus souvent, malheureusement, cette responsabilité nous l’attribuons à nous-mêmes les parents, les personnes les plus sensibles, les plus vulnérables, les plus affectées par le décès. Selon les circonstances du décès, nous nous sentons coupables : De ne pas avoir été là au bon moment ; De ne pas avoir décelé son mal de vivre ; De ne pas avoir pris au sérieux ses appels à l’aide ; De lui avoir permis de prendre la voiture, de s’acheter une moto, une mobylette ; De ne pas avoir eu les yeux constamment sur lui, de ne pas lui avoir tenu la main tout le temps ; De l’avoir traité comme un enfant autonome, à la limite, de ne pas l’avoir « attaché » ; D’avoir refusé pour lui un traitement qui aurait « peut-être » prolongé sa vie de quelques mois, mais dont les effets secondaires étaient dévastateurs; D’avoir été impatient, de s’être fâché contre lui ; De lui avoir refusé certaines permissions, que nous lui accorderions volontiers s’il revenait ; De ne pas lui avoir dit assez souvent combien nous l’aimions ; De ne pas avoir été des parents « parfaits », capables de déceler et de répondre au moindre de ses besoins, de prévenir tout problème susceptible de lui arriver ; Et bien d’autres… COMPORTEMENTS ASSOCIÉS À LA CULPABILITÉ À la suite du décès de notre enfant, quand nous sommes assaillis par un sentiment de culpabilité, nous : Faisons des retours incessants sur les événements qui ont précédé ou occasionné le décès de notre enfant, pour essayer de trouver une faille, quelque chose que nous aurions dû ou pu faire pour prévenir le drame ; Avons la conviction que nous aurions pu changer quelque chose au fil des événements, ce qui vient accentuer nos remords, nos regrets ; Perdons notre faculté de jugement, comme si aucune explication, même la plus logique, la plus rationnelle, la plus vraisemblable ne pouvait arriver à nous débarrasser de ce poids gênant, de ce poison qu’est la culpabilité ; Sommes hypersensibles à toute remarque ou toute interprétation des événements qui renforce notre sentiment de culpabilité. Nous faisons difficilement la distinction, entre les remarques malhabiles des gens et la réalité objective. Les médias ajoutent trop souvent hélas à cette culpabilité, en portant des jugements ou en reproduisant des commentaires du genre de : « Un bambin de trois ans qui a échappé à la surveillance de sa mère s’est noyé dans la piscine familiale… » « …l’équipe des pompiers de Saint-Augustin est juste à côté… S’ils nous avaient appelés, on seraient venus bien plus vite, et on est experts en réanimation… » « Un accident du genre, ça va faire réfléchir ceux qui ont des piscines. On devient un peu insouciants avec le temps . » « La mère a été imprudente de relâcher la surveillance de son enfant dans un endroit qu’elle connaissait mal ». « Les parents prennent les plages publiques pour des garderies ». « La rentrée scolaire est assombrie par l’imprudence d’une écolière ». Les journalistes ne détiennent pas l’exclusivité des déclarations maladroites qui nourrissent le sentiment de culpabilité des parents en deuil. Certains professionnels de la santé et des policiers excellent dans ce genre de déclarations destructrices. Il reste toute une éducation à faire auprès de ces personnes, même si quelques parents, dont je suis, ont été bien soutenus par les professionnels de la santé et respectés par les policiers rencontrés au moment du drame. CERTAINS DES FACTEURS QUI PEUVENT AIDER À DIMINUER LE SENTIMENT DE CULPABILITÉ
LE RECUL, LE TEMPS. Dans les jours qui suivent le décès de notre enfant, nous souhaiterions que perdent la voix, les nombreuses personnes qui nous décrètent que le temps arrange les choses. Avec le recul et la charge du choc en moins, nous devons admettre qu’effectivement, le temps apporte du baume sur des plaies, que nous aurions cru à l’origine, ne jamais pouvoir se refermer. Avec le temps, nous sommes plus objectifs quant aux causes réelles du décès de notre enfant et parvenons à nous convaincre de notre absence de responsabilité dans ce qui lui est arrivé. Nous en venons à considérer la mort de notre enfant dans un ensemble plus large que le seul accident. C’est la mort de notre enfant, son absence physique qui nous rend, qui devrait, nous attrister et non la cause qui l’a entraînée. QUELQUES RÉFLEXIONS POUR AIDER À FAIRE LA PAIX AVEC NOUS-MÊMES ET AVEC NOTRE ENTOURAGE, QUELQUES RÉFLEXIONS POUR ACTIVER LE PROCESSUS DE GUÉRISON « Que notre colère soit justifiée et quelle que soit sa source, il ne peut y avoir de progression dans le deuil tant qu’elle n’est pas réglée. Il faut arriver à se pardonner nos erreurs d’inattention ou même de négligence dans certains cas, ou nos erreurs de manœuvres en ce qui a trait à la mort de notre enfant. Les conjoints doivent se pardonner de ne pas pouvoir se donner mutuellement le support qu’ils ont besoin. Il faut pardonner aux autres leur maladresse, leurs erreurs et aussi pardonner à Dieu. Ce n’est que lorsqu’on aura fait la paix avec soi-même et qu’on se sera réconcilié avec les autres et avec les circonstances qui ont entouré la mort, que l’on pourra retrouver notre unité intérieure et reprendre notre équilibre » Citation de Doug Kayser, père en deuil de sa fille de trois ans, retrouvée morte en avant de la voiture conduite par sa femme, reproduite dans Les amis compatissants, octobre-novembre 1994, pages 1 et 2. « Soyez patients en face de tout ce qui n’est pas résolu dans votre cœur. Essayez d’aimer vos questions elles-mêmes… Ne cherchez pas… des réponses qui ne peuvent vous être apportées parce que vous ne saurez pas les… vivre. Et il s’agit précisément de tout vivre. Ne vivez pour l’instant que vos questions. Peut-être simplement… finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses. » Rainer Maria Rilke. Lettres à un jeune poète. « Ceux que nous avons aimés et que nous avons perdus ne sont plus où ils étaient mais ils sont toujours et partout où nous sommes ». Alexandre Dumas Texte révisé, Rimouski, septembre 2004 |