QUOI FAIRE QUAND UN AMI SONGE AU SUICIDE?


Par: Michael Sheehan
msheehan@justice.gouv.qc.ca

Michael Sheehan est père de quatre enfants. Il est membre du groupe de parents endeuillés, Solidarité-Deuil d'enfant et bénévole au Centre de prévention du suicide à Québec. Il se rend également dans les universités, les cégeps et les écoles secondaires pour parler de prévention du suicide aux étudiants et aux professeurs. Dans son autre vie, il est juge à la chambre civile de la Cour du Québec et au Tribunal des droits de la personne.



INTRODUCTION

[1] Le 27 novembre 95, c'était l'anniversaire de naissance de mon épouse. Nous sommes donc allés souper au restaurant accompagnés de Philip, notre deuxième enfant âgé de 25 ans et de Anthony, notre plus jeune âgé de 14 ans. Notre aîné Martin, notre fille Cynthia et Marie-Chantale, l'épouse de Philip, étaient tous à Montréal. À la fin du repas, les gens du restaurant sont venus autour de la table, ont présenté un gâteau de fête à mon épouse et ensemble, nous lui avons chanté bonne fête et c'est à tour de te laisser parler d'amour. Ils ont même sorti une caméra Polaroid et ont pris une photo qu'ils lui ont remis en souvenir. De retour à la maison, Philip n'arrêtait pas de nous remercier d'avoir été invité pour la belle soirée. Dans la cuisine, avant qu'il ne s'en retourne chez lui, je lui ai dit d'arrêter de nous remercier, car c'était toujours très agréable quand il était là. Je l'ai regardé dans les yeux en lui disant: "Tu sais Philip, ton papa t'aime". Il m'a répondu avec un grand sourire: "Moi aussi papa je t'aime". Avec cela, il est reparti chez lui.

[2] En vous racontant cela, je le revois encore partir avec son grand sourire, car le lendemain, alors que j'étais à mon bureau au Palais de justice, la police m'a appelé pour m'informer qu'on avait retrouvé la voiture de Philip, ainsi que Philip et qu'il était sans vie, pire encore, qu'il s'était suicidé. C'est ainsi que je suis embarqué dans le tordeur à émotions qu'est le deuil d'un enfant.

[3] Après deux ans de deuil intense, je me suis présenté au Centre de prévention du suicide à Québec pour demander si je pouvais devenir bénévole. C'est à travers ma formation et les quelque 450 heures d'écoute téléphonique que j'ai faites un soir par semaine sur une période de trois ans, que j'ai appris l'ampleur du problème que représente le suicide au Québec.

[4] En 2001, l'Organisation mondiale de la santé indiquait qu'il existe 450 millions de personnes atteintes de maladies mentales et de problèmes graves de comportement dans le monde. 50 % de ces personnes ne reçoivent aucun traitement et 25% reçoivent des traitements inadéquats pour un total de 75 % avec des traitements inexistants ou inadéquats. On pourrait penser que cela se produit uniquement ailleurs, à l'étranger, mais malheureusement, ce n'est pas le cas. Le Québec a un des plus haut taux de suicide au monde. Cela constitue un non-sens. À tous les jours, il y a 4 à 5 suicides; 120 à 150 nouveaux endeuillés, 200 à 250 tentatives. 4 sur 5 de ces suicides sont le fait des hommes (80%) surtout des hommes de 20 à 40 ans.

[5] Le suicide est la première cause de décès chez les hommes de 20 à 40 ans et chez les jeunes de 15 à 29 ans. Ce n'est pas le cancer ni le sida ni même les accidents de la route. Toutes les autres causes de décès sont en baisse tandis que le taux de suicide augmente d'année en année. Le Dr Maranda, éminent pédopsychiatre, affirmait en 95 que le suicide à l'adolescence a "pris des proportions épidémiques au cours des dernières années". La situation ne s'est pas améliorée depuis. Derrière ces chiffres, il y a du vrai monde, il y a une souffrance énorme et pour moi, il y a mon fils Philip. Il est dans la dernière colonne d'un tableau que j'utilise, la colonne des jeunes hommes de 20 à 40 ans qui se sont suicidés de 94 à 98.



LES PARENTS ENDEUILLÉS

[6] Il y a plein de mythes enracinés dans l'angoisse et la souffrance entourant le suicide. Un de ces mythes est à l'effet que le suicide représente une libération pour l'entourage du suicidé. Parfois, il est véhiculé par la personne suicidaire elle-même. En réalisant que son entourage souffre avec elle, elle se voit comme un "fardeau" et conclut rapidement que "tout le monde serait mieux sans elle". Pourtant, rien n'est plus loin de la vérité. La souffrance d'avant est pénible, mais celle d'après est indescriptible. Le suicide n'est jamais une libération pour l'entourage du suicidé.

[7] Au début, lorsqu'on apprend que notre enfant s'est suicidé, on est assommé et on est dans un coma. Bien qu'on avise la parenté et qu'on organise des funérailles, on agit sur le pilote automatique. On est là, mais on n'est pas là.

[8] Quelques semaines ou quelques mois plus tard, lorsqu'on réalise "la permanence de notre perte", qu'on n'est pas en train de faire un cauchemar, ni même un mauvais rêve, mais que notre proche est parti pour toujours, on "en mange toute une". La permanence de la perte est une des tragédies du suicide, le départ de notre proche est pour toujours et rien ne peut être fait pour le ramener. On a beau faire toutes sortes d'invocations et j'en ai faites comme bien d'autres, des "paris avec Dieu".

[9] J'ai promis que s'Il me ramenait mon fils, je ne me tromperais pas cette fois-ci, que je serais un bon parent s'Il me donnait une deuxième chance. J'ai essayé de troquer ma job de juge que j'adore et tous mes conforts matériels en échange de la vie de mon fils et j'ai même augmenté la mise en offrant de prendre sa place si cela pouvait lui redonner la vie, mais rien de cela n'a marché. La raison est bien simple, c'est que la vie n'a pas de prix et lorsqu'elle est éteinte, c'est pour toujours.

[10] Les parents vivent une culpabilité énorme en plus d'une crainte à l'effet que l'impensable puisse se reproduire, qu'un autre de nos enfants va faire la même chose; que nous-mêmes allons faire la même chose; que notre relation de couple va éclater. On vit un sentiment de rejet et on est incapable de comprendre comment il se peut que notre amour et l'amour qu'il avait pour nous n'aient pas réussi à l'immuniser contre le suicide. Enfin, tout au long de la première année, on vit des fêtes qui ne sont pas des "fêtes": le Nouvel An, la Saint-Valentin, la fête des mères, la fête des pères, les anniversaires de chaque membre de la famille, son anniversaire à lui, les vacances et toutes les réunions de famille et finalement, le premier Noël qui nous rappellent douloureusement notre perte et qui nous démontrent à répétition que le suicide n'est jamais une libération pour l'entourage.



LES PARENTS ENDEUILLÉS

[11] Dans une étude de 2001 sur le deuil des adolescents suite au suicide d'un jeune ami , on souligne que lors de l'adolescence, les êtres humains sont en quête d'identité à cette étape de leur vie. Cette période de recherche, d'introspection et d'exploration, souvent longue et douloureuse, permet à l'adolescent d'exprimer plusieurs rôles qui l'aideront à construire son identité. Pour maintenir leur recherche d'identité, l'identification à un héros peut prendre des proportions telles qu'ils en arrivent parfois à perdre leur individualité. Il y a donc lieu de s'inquiéter au moment du suicide d'une personne qui suscite de l'admiration d'un adolescent. Sans le percevoir nécessairement comme un héros, il est possible que des jeunes aient beaucoup d'admiration pour un copain qui a mis fin à ses jours.

[12] Plusieurs auteurs soulignent l'importance des liens amicaux à cette étape de la vie. À l'adolescence, un être humain apprend à construire des relations d'amitié avec des jeunes de son entourage. Pour se lier à un groupe de pairs, il distancie progressivement ses rapports avec les membres de sa famille. Ce groupe d'amis constitue une source d'information précieuse sur sa personne et ses agissements. Les camarades deviennent souvent son refuge, ses points de référence, son soutien. Étant donné l'importance de l'amitié entre pairs, de la distance que peut prendre un jeune par rapport à sa famille, il y a tout lieu de se préoccuper de l'expérience qu'il vit lors du suicide d'un ami.

[13] L'étude continue en soulignant qu'apprendre le suicide de leur copain provoque l'amorce d'une tourmente. Ils décrivent avoir été envahis par un flot d'émotions qui se bousculent et créent un brouillard dont ils ont peine à se sortir. Ils vivent un choc, la surprise, l'incrédulité. "C'est tellement soudain là, t'est aucunement préparé… Quand tu l'apprends, tu veux pas le croire". S'ajoutent la colère, la tristesse, la souffrance. "J'ai raccroché le téléphone, je suis partie à gueuler, je frappais sur tout ce que je voyais… Quand je suis rentrée (au salon mortuaire) comment j'ai pu brailler! Les premiers mois sans lui, ça été l'enfer. Ça m'écoeurait là qu'il soit plus là, parce que j'étais tout le temps avec, ça venait de changer ma vie". Regret et culpabilité font aussi partie de cette panoplie de sentiments. "Je le sais pas combien de fois j'ai pu m'excuser auprès de ses parents (…) il y a tout le temps un petit peu de culpabilité qui est restée en-dedans de moi".

[14] Par la suite, les jeunes pensent continuellement à ce suicide, ils en rêvent et arrivent mal à se concentrer. Le quotidien devient plus ardu, surtout au cours de la soirée et de la nuit: "Les premiers jours, j'étais distrait par ça … Je mettais tous mes efforts à pas couler mon année scolaire. J'avais de la misère à dormir". Avec le temps, les jeunes parlent de moins en moins du suicide de leur copain, ils réfléchissent. Même si les émotions sont encore vives et douloureuses, ils n'extériorisent pas nécessairement leur douleur. Ils affirment préférer taire l'événement pour se protéger de nouvelles souffrances. Ils évitent de "tourner le fer dans la plaie inutilement". L'un d'eux précise: "J'en ai parlé les trois premiers mois qu'il est mort, après ça … on a arrêté … J'en parlais à personne. Je le ressentais mais …".



LES JEUNES SUICIDAIRES

[15] L'élément le plus désolant du suicide chez les jeunes n'est pas le désarroi des endeuillés, mais bien le désespoir et la destruction qu'il représente pour les jeunes suicidaires eux-mêmes. On a malheureusement tendance à banaliser le suicide comme étant un "geste de courage" ou encore un "choix personnel" qu'il faut respecter. Rien n'est plus loin de la vérité.

[16] Pour le jeune suicidaire, la vie représente déjà une longue série de pertes et d'échecs. Souvent, il fait une dépression qui le dérobe de toute énergie. Il peut se voir comme un "perdant" et sa vie comme un échec. Sa détresse efface toutes ses réussites et tout le "beau" de sa vie. Il se convainc qu'il n'a plus rien à espérer de la vie et que jamais les choses ne vont s'améliorer.

[17] Le suicide n'a rien à voir avec le courage. Il représente le découragement poussé à l'extrême. Il s'agit d'un geste de désespoir. Il représente un manque d'espoir de la part de quelqu'un en perte de ses moyens. Il ne s'agit pas d'un geste de lâche. Il découle d'une grande souffrance. Le jeune suicidaire a ses facultés affaiblies par la souffrance. Il veut faire arrêter sa souffrance. Il ne veut pas mourir. Vu sa grande souffrance, il mérite toute notre compassion et notre aide immédiate.



ÊTRE RENSEIGNÉ

[18] À part la destruction et la souffrance que représente le suicide chez les jeunes, un de ses aspects les plus tragiques est que la vaste majorité des suicides pourrait être évitée si seulement les personnes suicidaires pouvaient toutes recevoir l'aide et les soins dont elles ont besoin, car non seulement cette aide et ces soins existent, mais ils sont efficaces. Pour cela, il faudrait que chacun de nous soit sensibilisé et pleinement conscient du danger que représentent la détresse psychologique, la dépression et les idées suicidaires. Il faudrait que chacun de nous ait le réflexe de jouer pleinement son rôle de proche et de collègue. Malheureusement, il ne sera jamais possible de jouer ce rôle si nous ne sommes pas renseignés.

[19] Quand Philip s'est suicidé, je ne connaissais rien du suicide. Je marchais sur l'ignorance. J'avais beau l'aimer d'un amour inconditionnel, je réalise maintenant que l'amour peut donner une fausse sécurité mais qu'il n'immunise pas contre le suicide. L'amour et l'ignorance représentent donc un mélange dangereux, tout comme l'alcool et l'essence en matière d'accidents de la route. Lorsqu'on fonctionne sur l'ignorance, on se fie sur le hasard pour nous protéger. Il y a des limites à se fier sur le hasard, car ici comme ailleurs, il n'est pas vrai que: "Le hasard fait bien les choses".

[20] Lorsque mon épouse m'a dit que Philip faisait une dépression, j'ai d'abord minimisé le problème et nié sa réalité. Quand il s'est fait soigner suite à une tentative, je n'ai eu aucun contact avec son médecin. Je ne voulais surtout pas le "déranger" alors qu'il s'occupait de Philip. Personne ne m'a expliqué la gravité de son état ni comment m'y prendre pour l'aider ni pour jouer pleinement mon rôle de proche et de parent. Quand il fut libéré de l'hôpital, j'ai imaginé qu'il était "guéri", que le médecin avait sorti sa baguette magique et qu'il n'y avait plus aucun problème. Plusieurs mois plus tard, quand il a cessé de prendre ses médicaments de lui-même, sans en être autorisé par son médecin, cela ne m'a pas alerté. J'ai pensé au contraire qu'il allait mieux et qu'il se sentait lui-même "guéri".

[21] Je réalise maintenant, trop tard, que la vie d'une personne qui fait une dépression et une tentative de suicide, est en danger; qu'elle a besoin de soins et d'un suivi soutenus de professionnels, en plus d'une vigilance de tout instant de la part de ses proches, durant au moins un an à la suite de sa tentative.

[22] Le ministère de la Santé et des Services sociaux, en collaboration avec son groupe de travail sur la prévention du suicide et l'Association québécoise de suicidologie, vient de publier un merveilleux dépliant de deux pages intitulé "S'entraider pour la vie". Il explique simplement et clairement comment chacun de nous peut intervenir pour prévenir le suicide. Il distingue le vrai du faux en s'attaquant à plusieurs mythes entourant le suicide. Il explique les signes précurseurs du suicide et des règles de base à suivre afin que chacun de nous puisse agir dans son milieu auprès d'un proche, d'un ami, d'un collègue, etc.

[23] Enfin, il souligne qu'on peut obtenir de l'aide pour les personnes suicidaires, leurs proches et les personnes endeuillées à la suite d'un suicide en téléphonant à l'un ou l'autre des centres de prévention du suicide sur tout le territoire du Québec et que chacun peut maintenant bénéficier d'une intervention téléphonique en tout temps, en signalant le numéro de téléphone sans frais: 1-866-APPELLE (277-3553). Ce dépliant est disponible dans tous les centres de prévention du suicide, les CLSC et ailleurs. Je vous encourage à l'obtenir, à le lire et à le distribuer à chacun de vos proches.



CE N'EST PAS VRAI QU'IL N'Y A RIEN À FAIRE

[24] Certaines personnes pensent que lorsqu'une personne songe au suicide ou qu'elle a déjà fait une tentative, immanquablement, elle va finir par se suicider. Cela est totalement faux. Si cela était vrai, il y aurait autant de suicides que de tentatives. Dieu merci, ce n'est pas le cas. Le suicide est fatal, il tue et les idées suicidaires sont dangereuses, on ne niaise pas avec des idées suicidaires. Lorsqu'un ami nous fait une confidence suicidaire, ce n'est pas le temps de respecter le secret, de cacher des choses, d'être inactif. C'est le temps d'agir.

[25] S'il y a une valeur dont les jeunes sont particulièrement fiers, c'est bien l'amitié. En cela, ils ont raison. À cet égard, ils font l'envie des adultes. Mais, l'amitié n'est pas une étiquette. Ça change quoi d'être un ami? La question qui se pose est: Sommes-nous un ami "vrai"? Ou un ami "faux"? Un ami "vrai" sait que dans chaque relation d'amis, tôt ou tard, il vient un moment où c'est à notre tour de nous présenter au bâton et de nous élancer, un moment où il nous appartient d'être là et d'agir pour notre ami, surtout pour un ami qui vit des difficultés.

[26] La confidence d'un ami suicidaire est un appel à l'aide. Il veut vivre du seul fait qu'il vous en parle. Il a confiance en vous, en vos capacités, en votre compassion, il vous estime. Il vous a choisi pour recevoir le message le plus important de sa vie. Il est loin d'être acquis qu'il va répéter le même message à quelqu'un d'autre. C'est donc à vous qu'il appartient d'agir.



QUOI FAIRE INDIVIDUELLEMENT

[27] Il faut développer le réflexe de prendre les devants, de s'arrêter et d'écouter quand un ami, un proche ou un collègue de travail vit des difficultés. Il faut écouter avec compassion, sans juger. Au moindre doute, après avoir écouté, il faut poser les vraies questions. Calmement, avec respect, cela ne donnera pas l'idée de se suicider. Penses-tu au suicide? Depuis quand? As-tu décidé comment? As-tu décidé où? As-tu décidé quand?

[28] Il faut prendre la menace, le geste et la confidence suicidaire au sérieux. Ce n'est pas vrai que ceux qui parlent du suicide ne le font pas. 75 % des suicidés en ont déjà parlé ou ont donné des indices avant de se suicider. La personne suicidaire peut être n'importe qui et provenir de n'importe quel milieu. Elle peut être une première de classe, un chef d'entreprise, un voisin de bureau, un ami ou un proche. L'absence d'un problème de santé mentale grave ne signifie pas une absence de risque de suicide. Ce n'est pas non plus parce que le problème immédiat du suicidaire n'est pas grave à nos yeux à nous qu'il y a absence de risque de suicide.

[29] Enfin, au moindre doute, il faut insister pour qu'il obtienne l'aide professionnelle dont il a besoin. Il faut l'accompagner au besoin. S'il refuse, il faut aller nous-même chercher l'information et du soutien pour être en mesure de mieux l'aider. Il ne faut jamais accepter de garder une confidence suicidaire secrète. On ne reste pas seul avec le poids de la confidence suicidaire. On peut l'assurer de notre soutien et de notre présence même après l'obtention d'aide.



LA DIMENSION ADDITIONNELLE DE LA PERSONNE CROYANTE

[30] Aux remarques qui précèdent, il me semble opportun de soulever trois questions concernant la dimension additionnelle qu'une personne croyante peut amener à la noble cause de la prévention du suicide:

[31] Si la vie est un "don de Dieu", la vie n'est-elle pas "sacrée"? Et si elle est sacrée, pouvons-nous y mettre fin? … Même si on dit qu'elle est la "nôtre"? … Même si notre quotidien nous semble insupportable?

[32] Si chaque être humain est un "enfant de Dieu" et que notre mission dans la vie est de nous épanouir en aimant Dieu et en étant aimé de Lui d'un amour inconditionnel, … comment pouvons-nous accepter que quiconque se considère "perdant" ou "échec" ou qu'il n'ait "rien à espérer de la vie"?

[33] Si enfin, nous acceptons le commandement: "d'aimer notre prochain comme nous nous aimons nous-même", … comment pouvons-nous conclure que la détresse psychologique et le désespoir d'un jeune suicidaire "ne nous concernent pas"?



POURQUOI UN PROBLÈME DE SOCIÉTÉ?

[34] Le suicide nous interpelle à titre de proche, d'ami, de collègue, de compagnon de classe et même à titre de citoyen. Il nous interpelle à titre de citoyen parce qu'il représente un problème de société. Le suicide représente la pire des injustices! Il prive la personne suicidaire de ce qu'elle a de plus précieux : sa vie et sa sécurité. La protection de la vie et la sécurité des citoyens, surtout de nos jeunes, sont l'objectif numéro un de toute société civilisée. Le suicide représente l'échec de cet objectif. La Charte québécoise des droits et libertés reconnaît dès son article un que "tout être humain a droit à la vie ainsi qu'à la sûreté". Toutes les Chartes du monde entier énoncent le même principe.

[35] Si nous vivons en société plutôt que sur une île déserte, c’est que nous voulons profiter de l’entraide de nos concitoyens. Nous voulons aussi, contribuer à cette entraide. La Charte québécoise axe cette entraide sur le respect de la vie. Dès son article 2, elle énonce explicitement, que "tout être humain dont la vie est en péril a droit au secours" et elle ajoute, que "toute personne doit porter secours à celui dont la vie est en péril", personnellement ou par l'entremise de d'autres. Le suicide représente donc la négation de notre droit fondamental numéro un.

[36] Le suicide n'est pas un problème privé, pas plus que la violence conjugale. Le suicide n'est pas un choix légitime, pas plus que la conduite en état d'ébriété. Tout comme la personne suicidaire adulte, le jeune suicidaire a ses facultés affaiblies par la souffrance. Ses facultés sont tout autant affaiblies que celles d'une personne affectée par l'alcool. Lorsqu'une personne a ses facultés affaiblies par l'alcool, on n'a pas à respecter son désir de conduire sa voiture. On n'a pas de permission à lui demander avant de lui enlever ses clés.



LE RÔLE DE L'ÉCOLE

[37] Le temps est venu de faire de la prévention du suicide au Québec, une priorité nationale. La mise en marche de cette priorité exige l’implantation d’une stratégie globale de prévention du suicide dans chacune de nos écoles. Il y va de l'intérêt de nos écoles d'agir en ce sens, car l’élaboration d’une telle stratégie renferme des retombées insoupçonnées sur le plan éducatif.

[38] Le suicide préoccupe déjà nos jeunes au plus haut point; d'autre part, les étudiants affectionnent particulièrement la notion "d’apprendre en faisant". L'efficacité de cette pédagogie dépend d'un ingrédient essentiel: un projet concret, impliquant du vrai monde, avec des solutions efficaces qui interpellent et motivent les jeunes à devenir eux-mêmes acteurs, dans leur propre apprentissage. Un plan d'action articulé sur la prévention du suicide rencontre chacun de ces critères.

[39] La prévention du suicide permet d'examiner en profondeur nos valeurs fondamentales tout comme les objectifs de base de notre société. Elle permet de vivre par des gestes concrets, la dignité humaine et le droit à l'égalité. Elle permet aux jeunes de découvrir la grandeur de leur mission comme être humain et les joies d'un apprentissage axé sur la mise en marche de leurs valeurs et de leurs convictions. Existe-t-il un objectif scolaire plus important?



CONCLUSION

[40] Quand on propose aux jeunes dans les écoles de s'arrêter, de prendre les devants; d'écouter avec compassion, sans juger, lorsqu'un ami vit des difficultés; de poser les vraies questions quant aux idées suicidaires et surtout; de relier leur ami à l'aide professionnelle dont il a besoin, ils répondent généreusement. Les jeunes ne demandent pas mieux que de mettre leur amitié en marche, d'être un ami "vrai" et d'être là pour un ami qui vit des difficultés. Ils veulent seulement savoir comment s'y prendre et quand ils le savent, ils ont hâte de jouer leur rôle pleinement. En agissant ainsi, ils peuvent transformer l'atmosphère de n'importe quelle école.

[41] Le temps est venu pour nos écoles et nous, les adultes, de les imiter, de les soutenir, de les encourager et de jouer nous aussi, pleinement notre rôle d'adulte en mettant nos valeurs et nos convictions en marche pour PRÉVENIR LE SUICIDE AU QUÉBEC, surtout le suicide chez nos jeunes.