L'ANGOISSE, LA SOUFFRANCE ET LA RÉHABILITATION APRÈS LE SUICIDE DE SON ENFANT


Par: Michael Sheehan
msheehan@justice.gouv.qc.ca

Michael Sheehan est père de 4 enfants. Il est membre du groupe de parents endeuillés, Solidarité-Deuil d'enfant et bénévole au Centre de prévention du suicide à Québec où il a fait de l'écoute durant trois ans. Il se rend également dans les universités, les cégeps et les écoles secondaires pour parler de prévention du suicide aux étudiants et aux professeurs. Dans son autre vie, il est juge à la chambre civile de la Cour du Québec et au Tribunal des droits de la personne.



I. LA SOUFFRANCE

Le 28 novembre 95, mon fils Philip, âgé de 25 ans, s'est suicidé. En recevant l'appel téléphonique de la police m'annonçant cette tragédie, j'ai eu l'impression de tomber dans un coma où je fonctionnais sur le pilote automatique. J'agissais machinalement, j'étais là sans être là, entouré de ma famille et de mes amis. Je me questionnais quant au comment? le pourquoi? le responsable? l'origine de sa souffrance? sans jamais avoir de réponses à mes questions.

Après plusieurs semaines, étant toujours incapable de me concentrer, de reprendre mon travail à mon goût, de rétablir mes relations avec mes enfants, ma conjointe et mes amis, j'ai réalisé jusqu'à quel point ma perte était assommante et même dangereuse. J'ai vécu la culpabilité, la phase des "paris avec Dieu", où on fait toutes sortes de promesses en espérant que Dieu nous ramène notre enfant. J'ai vu chez d'autres parents endeuillés, la colère; la révolte contre la religion, nos valeurs, nos amis, etc.

J'ai vécu la crainte immense qu'un de mes autres enfants fasse la même chose; que moi aussi je ferais la même chose; que ma relation de couple allait éclater, etc. J'ai vécu un grand sentiment de rejet comme parent; rejet de mon amour. J'ai subi une baisse d'estime de soi; j'ai ressenti l'incompréhension de mon entourage, l'impossibilité d'avoir du plaisir, la marginalisation, la mise à l'écart et l'impossibilité de parler de mon fils.

J'ai vécu durant la première année, la douleur atroce du premier Noël, du Jour de l'An, de la St-Valentin, de Pâques, de la fête des pères, fête des mères et de l'anniversaire de chaque membre de la famille sans mon fils. J'ai réalisé que chaque événement de la première année nous rappelle à répétitions, la douleur et l'ampleur de notre perte. J'ai réalisé que le suicide n'est surtout pas une libération pour l'entourage; que même s'il est angoissant de vivre avec une personne suicidaire, cette angoisse n'a aucune comparaison avec celle que l'on vit après le suicide d'un proche.



II. LA RÉHABILITATION

Six ans plus tard, je réalise que la réhabilitation passe par une série de gestes aidants. En premier lieu, j'ai appris qu'il faut à tout prix profiter de l'aide de professionnels, de groupes d'endeuillés et d'amis. Le plus grand privilège qu'on peut faire à un ami est de lui dire qu'on a besoin de son amitié, qu'on a besoin qu'il nous écoute. Il faut accepter l'absence de réponses à nos questionnements. La mise au rancart de notre questionnement est apaisante, aucune question ni aucune réponse ne nous ramènera notre être cher. Il faut resituer le suicide en réalisant qu'il ne s'agit pas d'un geste de rejet à notre égard, que nous ne sommes pas coupables d'un tel geste et que finalement, il résulte du seul désir qu'avait notre être cher de mettre fin à sa souffrance sans pour autant vouloir mourir.

Il faut réaliser qu'il n'existe aucune règle ni aucune force irrésistible obligeant un autre membre de la même famille de faire la même chose; d'autre part, rien ne décrète l'éclatement du couple suite au décès d'un enfant. Dans la vie du couple, comme ailleurs, chaque deuil est différent. Il est donc normal que chaque partenaire réagisse différemment.

On peut écrire une lettre à notre être cher pour lui dire les choses qu'on ne lui a pas dites et qu'on dirait maintenant s'il était encore ici. Éventuellement, on peut se centrer sur nos souvenirs, les bons moments, ses valeurs et ses qualités pour tenter de se les approprier pour nous. On peut élaborer un projet à la mémoire de notre proche. On peut enfin mettre nos valeurs en marche, profiter de notre nouvelle façon de voir, de notre nouvelle échelle de priorités pour entreprendre des choses qui constitueraient un bel hommage à notre être cher disparu.