SOUVENIR D'UNE ENFANCE


A Toi,

Il me semble qu’il n’y a que toi à qui je peux dévoiler ce secret prisonnier au fond de mon cœur. Je sens qu’il n’y a qu’à toi que je puis parler de cette enfance perturbée et douloureuse. Il n’y a que toi pour la comprendre et la sentir en entier malgré les mots pâles et maladroits que je trouve pour la décrire. Tu l’as vue, tu étais là pendant tout ce temps. Et grâce à toi, grâce à tes sourires plein d’amour, quelques rayons de soleil persistants réussissaient à réchauffer même les moments les plus déchirants. C’est pour cela que c’est à toi que j’en parlerai.

J’ai mal à cette enfance. Je n’ai pas encore vécu en entier la longue marche vers la guérison. A cette enfance, il aura manqué la nonchalance et l’innocence. Il lui aura manqué la tranquillité du temps qui s’écoule tranquillement. Il lui aura manqué la présence de l’ambiance émerveillée qui règne si souvent autour des enfants. Il lui aura manqué l’admiration inconditionnelle pour le seul fait d’être un enfant. Cette enfance a été privée de sa nature d’enfance.

Et on voudrait expliquer. C’est si typique des adultes de dire « c’était pour son bien… », « c’était pour le mieux …». Et il ne faut pas leur en vouloir, les adultes ne savent pas comment faire autrement. Ils sont sincères, et ils font de leur mieux.

Pourtant, cette enfance, a été privée de tant de choses. Privée de douceur, privée de lenteur, privée de joie pure et sans arrière pensée, privée d’innocence, privée de la protection contre la douleur, privée de rires et de jeux. Elle a été bercée par la peur. La peur de tous ceux qui y ont participé. Elle a été bousculée par la raison. Toutes les raisons qui font sens dans des moments tragiques ou urgents…dans les moments de paniques. Elle a été ponctuée de l’expression d’horreur qui accompagne ce qui n’est pas normal et habituel. Elle a été si souvent témoin du recul qui accompagne l’ignorance, des yeux qui se détournent parce que la différence fait trop mal à affronter. Elle a vécu trop souvent la froideur de la pitié plutôt que la chaleur de la compassion. Elle a été enfermée par les croyances de ceux qui ont un pouvoir sur soi, quand on ne peut ni parler pour dire, ni marcher pour fuir, ni bouger pour faire… C’est une enfance victime d’une injustice subtile et involontaire…mais d’une injustice quand même.

Qui a dit que l’enfance était la partie la plus joyeuse et la plus légère de son existence? Qui a dit que l’enfance est la source jaillissante des plus beaux souvenirs? Ceux qui ont dit ça n’ont pas vécu l’enfance dont je te parle. Pas plus que ceux qui diraient qu’il faut toujours regarder la réalité en face. Parfois, se retourner pour ne pas voir, ça permet de passer au travers des pires moments.

Il n’y a que toi qui pourrait dire les douleurs endurées pendant les saisons de cette enfance. Toutes ces secondes d’angoisse et d’anxiété. Tous ces moments de combat contre l’impuissance malgré la science. Tous ces moments de solitude et de maux incompréhensibles malgré tout l’Amour. Cette enfance a vécu tant d’automnes et si peu de printemps.

Il n’y a que toi pour comprendre. C’est toi, mon chaton, qui les a si bravement vécus et traversés. Il n’y a que toi pour savoir, que même moi, à tes côtés, je pouvais te porter et te suivre mais ne pouvais voir le sens de ta destinée. Je murmure du point de vue de celle qui assiste à la guerre sans pouvoir imposer la paix…

Mais à toi, je peux parler de cette enfance si éphémère et pourtant si lourde à porter… À toi, maintenant, je peux confier cette douleur qui accompagne intensément les nombreux souvenirs qui lui sont attachés, et je souhaite que cette douleur me quitte, que cette brûlure disparaisse, et je rêve que tu l’emportes, comme ta présence, sur les nuages que tu habites, et qu’il ne me reste, à moi, que le souvenir des petites étoiles qui faisaient rire tes yeux…

Et doucement, peu à peu, un voile translucide et léger se forme autour de l’image de ta figure bien-aimée… masquant pour toujours, je le sais bien, ton odeur, la chaleur de ton petit corps, tes sourires. Mais, ce voile entoure de sa douceur toutes choses, pour que ce souvenir soit, enfin, baigné de tout ce dont cette enfance a tant manqué.

maman